Entendeurs de Voix

« Un retour aux fondamentaux de la psychiatrie »

(Entendeurs de Voix – Jocelin Morisson)

Interview du Dr Patrick Le Cardinal

2017

Quelle est votre approche du phénomène de l’entente de voix ?

La démarche psychiatrique que j’utilise avec les entendeurs de voix s’inspire de la méthodologie expérimentale dite empiriste qui est utilisées depuis les origines de la psychiatrie. Une de ses, pères fondateurs est David Hume au XVIIIe siècle (1711-1776).
Selon cette méthode, la connaissance s’acquiert par association d’idées à partir du vécu expérientiel. C’est important car quand ce que vit la personne est remis dans son contexte social, culturel et familial etc…cela prend beaucoup plus facilement du sens. Remettre cette approche à l’ordre du jour est une sorte de retour aux fondamentaux de la psychiatrie.
En effet Philippe Pinel lui-même a traduit en 1786 l’Institution de médecine pratique de l’Ecossais William Cullen, élève de Hume, et s’en inspirera pour écrire en 1801 le Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale. L’approche phénoménologique se situe dans la suite de ce courant qui n’a jamais cessé en psychiatrie et que l’on retrouve chez Pierre Janet (1859- 1947) Carl Gustav Jung (1875-1961), ou encore chez Franco Basaglia (1924 – 1980).
L’influence de cette approche de la connaissance est également très importante dans la sociologie, l’anthropologie et la philosophie contemporaine. Cette démarche n’exclue bien sûr pas, d’utiliser dans un deuxième temps, des méthodes cartésiennes pour valider ou non les hypothèses qui sont formulées. C’est à partir de ces fondements phénoménologiques que Marius Romme à été conduit à prendre très au sérieux les témoignages de personnes ayant réussi à trouver un équilibre harmonieux avec les voix qu’ils entendaient. Cette approche accorde une grande place à l’expérience vécue des personnes et à ce qui s’est vraiment passé dans leur histoire de vie.
Personnellement je parts de l’interrogation « pourquoi entendez-vous des voix et pas moi ? Si rien n’arrive sans raison, expliquez-moi, je ne comprends pas ». S’ensuit une écoute attentive du récit de vie que fait la personne. Moins on comprend les choses selon une grille de lecture préétablie plus les gens amènent des éléments qui permettent de comprendre une expérience qui peut être au départ extrêmement effrayante et incompréhensible. Finalement, ils sont souvent en train de vivre des phénomènes qui expliquent de façon symbolique des événements émotionnellement forts qui se sont réellement passés dans leur vie, et qui n’ont pas pu être exprimés jusque-là.

Quelles sont les données scientifiques les plus probantes ?

D’un point de vue strictement scientifique on ne peut établir un lien direct de cause à effet entre le fait d’avoir vécu des évènements traumatisants et le fait d’entendre des voix. Cela dit, il existe un faisceau d’arguments de plus en plus probant pour évoquer une forte probabilité de lien notamment avec des évènements traumatiques subit dans l’enfance, le plus souvent avant l’âge de 16 ans.
Une des études les plus significatives est celle menée par l’équipe de Whitfield en 2005 (Whitfield CL, Dube SR, Felitti VJ, Anda RF.Adverse childhood experiences and hallucinations. Child Abuse Negl. 2005 Jul;29(7):797–810). Cette étude rétrospective a trouvé un lien significatif et surtout « proportionnel » entre hallucinations de tous types et évènements émotionnellement potentiellement traumatisants dans l’enfance, harcèlement, maltraitance psychique ou psychique, être pris à témoin de violences, séparations parentales, abus… Cette étude a montré que, sur un échantillon de 17 337 adultes en population générale, le risque d’avoir des hallucinations augmentait de 1,2 à 2,5 fois, toutes catégories de trauma confondues par rapport à un groupe qui ne rapporte pas de trauma. Si les traumatismes se sont produits 7 fois ou plus, le risque est alors multiplié par 5… Ces données épidémiologiques qui apparaissent depuis les années 2000 concordent avec les résultats obtenus par des équipes d’abord aux Pays-Bas, puis au Royaume-Uni, en Espagne, aux Etats-Unis (Read J, van Os J, Morrison AP, Ross CA.Childhood trauma, psychosis and schizophrenia: a literature review with theoretical and clinical implications. ActaPsychiatr Scand. 2005 Nov;112(5):330–50), etc.

Est-ce que cela reste des voix « hallucinées » y compris dans cette approche ?

On sait depuis les années 2000 grâce à l’imagerie fonctionnelle que les personnes entendent vraiment les voix qu’elles décrivent. Le terme d’hallucination en tant que « perception non réelle » est donc discutable. Personnellement je préfère m’en tenir aux faits et parler de phénomènes sensoriels inhabituels. D’un point de vue sociologique, l’entente de voix est un phénomène qui date du début de l’humanité et qui n’a pas toujours été considéré comme un symptôme. C’était plutôt considéré comme un don chez les chamanes, les prophètes ou une héroïne de la nation comme Jeanne d’Arc, en l’occurrence plutôt des choses favorables pour ce dernier cas, en tout cas pour la royauté française…

Comment vous situez-vous face à la question de l’existence d’entités ?

C’est une question de croyance. Vous avez vos croyances et j’ai les miennes, et ce qui est important dans notre approche est de respecter les croyances des gens. On va toujours essayer de répondre à leur besoin sans nuire à leur rétablissement, ce qui est beaucoup plus subtil qu’il n’y parait. Quand avec Vincent Demassiet nous avons mis en place à Lille des consultations pour les entendeurs de voix, nous disions que nous étions là pour les aider à retrouver une relation plus satisfaisante avec les voix et non pas pour les faire disparaitre. Vincent pouvait dire aux entendeurs : « Moi je l’ai fait, alors pourquoi pas toi ? ». De mon côté j’ai suivi une formation à la pratique du Voice Dialogue, une méthode jungienne de dialogue avec les voix adaptée par le psychiatre néerlandais Dirk Corstens aux entendeurs de voix. Cette approche consiste à faire parler les voix en déplaçant la personne sur une chaise de son choix, après avoir conduit le processus pour identifier, dans son histoire, l’histoire des voix, et l’avoir aidé à leur donner un sens. Ce travail peut prendre un à deux ans et permet en général une diminution des angoisses liées à des voix submergeantes et donc de diminuer très progressivement les traitements, voire dans certains cas de les arrêter complètement. Tout cela sachant qu’il y a toujours la possibilité de revenir au traitement si besoin. Cela se fait souvent en parallèle d’un Groupe d’Entendeur de Voix qui apporte une force et un encouragement énorme aux personnes car on se rétablit rarement tout seul.

Est-ce que cela permet de faire disparaitre les voix à terme ou seulement de vivre avec ?

C’est très variable selon les personnes. Le plus souvent les entendeurs vont garder cette faculté qu’ils peuvent considérer comme un plus qui leur est propre. Ils peuvent aussi mieux connaitre leur zone de fragilité par rapport au cannabis ou à d’autres produits, ou à l’exposition à des émotions fortes et donc mieux arriver à se protéger des crises.
Cela dit, une fois que ces voix qui étaient persécutrices sont entendues et apprivoisées par la personne, elles évoluent et vont parfois pouvoir retrouver une fonction plus positive, voire protectrices pour la personne.

C’est ce qu’on appelle le rétablissement ?

Oui, cela fait partie d’un processus de rétablissement qui est très personnel. Tout le monde peut se construire sa propre définition et s’y référer. Pour moi c’est une exploration, un peu à la manière d’Ulysse dans l’Odyssée ou l’on n’arrête pas de découvrir des ressources qu’on a en nous pour faire face aux épreuves de la vie. D’ailleurs nous faisons tous des micro-expériences psychotiques par l’expérience du rêve et c’est une très bonne nouvelle ! L’erreur serait de penser que seuls les autres doivent se rétablir ; Chaque personne a ses propres vulnérabilités dont elle fait les frais un jour ou l’autre dans sa vie, alors dans la culture du rétablissement, l’idée est de chercher à se construire et de se renforcer ensemble par rapport à ces vulnérabilités en plus on sait qu’on ne guérira jamais de sa vulnérabilité, on finit même par en mourir, alors autant vivre avec le mieux possible, non ?

Quelques mots sur le Dr Patrick Le Cardinal :
Patrick Le Cardinal est psychiatre au Centre Hospitalier Spécialisé de la Savoie et membre du comité de recherche du réseau Intervoice (réseau international sur l’entente de voix : www.intervoiceonline.org ). Il a dirigé la thèse de psychiatrie du Dr Xavier Meunier « Prises en charge psychothérapeutiques des hallucinations acoustico-verbales » qui présentait, entre autres, l’approche de Maastricht pour la première fois en France. Il se réclame d’une double approche scientifique à la fois biomédicale et phénoménologique.

Publié le 20 octobre 2017

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